Terre

Terre, terre, oui, c’est vraiment surprenant d’avoir une terre devant nous.
Nous voyons un rêve ! D’abord fondue dans un nuage, une pente douce se distingue nettement au nord. Mais, pas de doute, c’est elle, l’île, Madère, à une cinquantaine de milles de nous. Le vent calme, très calme de cette nuit s’est relevé ce matin. 8 puis 9 puis 10 nœuds de vitesse nous laisse présager une arrivée pour ce jour, 26ème jour de mer. A l’intérieur, rien n’a changé. Les mêmes objets qui se balancent …. Nous montons sur le pont et cela recommence Terre !!!! il y a la terre. Nous sommes comme deux enfants tout content d’eux et tout surpris en même temps. Il faut du temps pour s’habituer, s’habituer à partager notre horizon à nous, à nous seuls.
Allez, hops, nous rentrons dans le bateau et là, tout est comme d’habitude, penché, mouvant, seuls les tiroirs à légumes presque vides sont la marque du temps écoulé, d’un temps de navigation hors temps. Nous remontons et découvrons l’île en entier. Jolie symétrie, une pente douce
des deux côtés. Mais qu’elle est petite. Mais quelle était notre dernière île. Ste Hélène ! Retour dans le bateau sur l’ordinateur à carte. Voyons, Ste Hélène, 10 milles par 3 milles, un confetti !
Madère, 30 milles dans sa longueur et 12 dans sa largueur. Un continent ?

Nouvelle lune

Aujourd’hui, nouvelle lune. Nous avons passés hier une soirée agitée où le vent cherchait sa place pour la nuit. Dans ces moments, il ne sait plus bien qui il est, quel choix doit il faire. Un nuage noir le déroute facilement, revient, tourne et retourne encore. Empannage, puis virement de bord et revirement de bord, il se joue de nous et nous jouons avec. C’est la vie du vent et la nôtre. Le programme de la soirée terminé, nous nous nous calmons ensemble, se calons l’un sur l’autre, lui au nord, nous au près. Et la nuit fut douce. Ce matin, pour la nouvelle lune, nous retrouvons le grand soleil qui hier, s’était beaucoup caché, jouant avec les nuages. Chacun à ses jeux ici.
29°30N 27°25W. Nouvelle lune qui va vers l’été.

Madère

Au moment où il fallait prendre l’option Madère ou Açores, la route des dépressions a rendu clairement possible celle pour Madère. La situation dont nous rêvions quand à Jacaré, nous avons été tenté par ces îles.

Eric, notre voisin de ponton est un ambassadeur prosélyte de son village « Jardim do Mar ». Sa description enthousiaste, fleurie, alléchante de fruits à prendre directement sur les arbres, d’un système d’irrigation aussi ancien que remarquable, et d’un village sans voiture nous a d’emblée séduite. N’étant ni l’un ni l’autre jamais été à Madère, ces îles présentent aussi d’autres avantages. Un peu plus sud donc moins fraîches, une population polyglotte, une destination moins courue à cette époque que les Açores, portail des bateaux qui rentrent des Antilles.
En effet, c’est la transhumance des bateaux qui rentrent sur l’Europe et fuient la période cyclonique des Caraïbes.
Nous naviguons donc tranquillement au cap direct pour Madère, avec au bout de nos deux lignes de pêche, du ravitaillement frais hier sous la forme de deux jolis poissons, mais tous petits en comparaison de nos prises déjà anciennes de mahi mahi et thon. Un poisson pour deux par repas, cuit au four pour Yves, au citron pour moi, un régal grandement apprécié. Le fénugrec germé nous constitue de jolies salades et nous dégustons cet océan bleu de rêve, en bordure de vents forts plus au nord.
Par 29°N 30°43W.

Temps biblique

Le jour pointe sa lueur laissant pour encore un temps celles de la lune et de Vénus nous inonder d’admiration. La dernière brise de la nuit s’est tut. La longue et douce houle maintient quelques vibrations aquatiques modifiant le bleu de l’océan. Rien, le vide sur cette immensité qui attends, qui attends, le commencement. Le bateau se dandine au gré de la houle et les petites voiles blanches captent le moindre passage de ce que l’on ne peut encore appeler souffle. C’est juste la préfiguration d’un souffle, d’un souffle nouveau qui va embraser l’humanité. Pourtant, l’immensité lisse ne laisse rien présager de tel. Aucun signe, aucune vie, aucun souffle. Mais nous sommes Dimanche, premier jour des jours. Bientôt va peut être arriver la colombe avec son brin d’oranger dans le bec. Mais non, pas elle, cela à déjà été fait il y a quelques temps, et notre arche en fait de représentation des espèce ne comprend qu’un vieux couple sans plus d’espoir d’enfant, quelques vers de terre dans le bac à plantes, mais oui, nous avons des plantes et de la terre ! et qui proviennent de Belitung en Indonésie, de la Réunion, d’Afrique du Sud, de Sainte Hélène, et du Brésil. Alors, cap sur la terre Capitaine, à notre vitesse actuelle de 1,69 nœuds, nous pourrons accoster Madère dans 27,7 jours. Et oui, les temps ont changés et la précision est de mise. Et notre grand guide, Mr Grib, nous annonce du vent pour demain, et dans le bon sens. Alors bon dimanche à tous par 27°39.2270N et 035°47.4009W pour être très précis.

Degrés

Degrés de latitude nord inversement proportionnels aux degrés Celsius. Depuis cette nuit, couverture pour dormir, petite soie sur les épaules, nous arrivons à 25° de latitude nord. La mer s’est ordonnée, permettant l’arrêt des plats sur la coque et amenant du repos. Le vent a molli, et toutes voiles dehors depuis ce matin, nous poursuivons à 50° du vent notre route nord. Anticyclone et dépression sembleraient se présenter comme nous le souhaitions pour mettre cap sur Madère. Plus sud que les Açores, nous y espérons une température plus adaptée à nos corps tropicalisés. 1100 milles en ligne directe, avec les taxes à payer à Éole, cela fera environ 1300 milles. Alors nous apprécierons si tout ce que nous a venté notre ami Éric, de Madère, sera à la hauteur des rêves qu’il nous a inoculé à Jacaré.
En attendant, Yves s’active sur la pêche, moi sur les graines germées car côté frais, la cambuse est maintenant vite parcourue. Les derniers fruits de la passion vont passer à l’extracteur de jus. Une partie pour le juorum, l’autre avec les dernières carottes, minuscules betteraves, citron et gingembre.
La mer est belle, la navigation est belle, merci la vie.

10ème jour de mer

Une toute petite moyenne pour ces 10 jours, à peine plus de 100 milles par jour avec une journée à 40 milles. Le pot au noir n’est plus notre préoccupation, nous l’avons passé avec une seule heure de moteur, histoire de le faire tourner en nous faisant de l’air. Les alizés nous font avancer, sans plus trop de grains. La pleine lune est passée et nous profitons du ciel étoilé des débuts de nuits qui nous montre l’étoile polaire. Nos observations fébriles de la météo vont maintenant aux mouvements de
l’anticyclone des Açores et des dépressions dans son nord. Les bateaux des Antilles scrutent aussi les mêmes cartes pour se lancer à leur tour vers les Açores. L’Atlantique nord va se remplir.

Les tiroirs à fruits et légumes se vident. Adieu avocats, ananas, et mangues mangés à profusion. Le chou va bientôt faire sa sortie. Voilà notre quotidien devenu un peu monotone à cette allure penchée et parfois humide quand une vague balaie le pont. Encore une petite semaine à ce rythme là si tout va bien.

13 mai 10°34N 33°38W

Passage

Esprits du vent, esprits de la mer, esprit de l’univers, nous voyons que vous avez apprécié nos libations à leur juste valeur. Deux ananas fraîchements pressés à l’extracteur manuel, une coco rapée avec le nouvel outil du Brésil au top, et du bon rhum nous mirent en conditions pour avoir la force de quitter ce sud où notre embarcation baigne depuis des années. Que de fruits nous aurons mangé, découvert et apprécié. Que d’épreuves auront nous eues à franchir, de tous ordres, sauf du bateau qui fut en tout point toujours en haut de sa forme (merci Yves et l’entretien assidu de Thala couronné de succès). Nous laissons dans les eaux du sud nos derniers wagons à décharger, une nouvelle vie s’annonce surement.

Afin de nous sustenter suite à une ingestion conséquente du breuvage suscité : Avocats, galettes de sarrasin aux légumes frais, nourriture empreinte de symbole grâce à la forme en coque de bateau du demi avocat et à la rondeur astrale des galettes. Rien n’est négligé et surtout pas nos corps revêtus pour l’occasion de colliers, couleurs et tissus tous empreints de souvenirs délicieux. Pour les coiffures, éole s’en chargeait scrupuleusement, renouvelant incessamment l’ordonnance des masses respectives.

14 heures, 45 minutes et 30 secondes, heure locale, nous passons l’équateur à 30°59.446 de longitude Ouest. A cela nous voyons que nous ne sommes pas au siècle dernier, laissant éteinte à jamais la fameuse angoisse spatiotemporelle tant décrite au temps où sextant, tables et montre avait tellement moins de précision mais encore tellement plus que du temps où la longitude, et bien, on ne savait pas la calculer.

Alors là, nous sortîmes les bulles fraîches et en fîment largement profiter la mer et le bateau, avec tous les remerciements d’usage. Et, surprise, les bulles furent délicieusement appréciées, cette production italienne un peu suspicieuse au départ étant à la hauteur de nos envies. Comme quoi, jamais médire avant de gouter, être toujours prêt à apprécier du différent, ce fut la dernière belle histoire de l’hémisphère sud.

Final : des truffes au chocolat et dégustation des bulles.

Depuis hier après midi, le vent souffle régulièrement, nous avançons grand train, plein nord. Hier soir, vu la grand ourse pointer le nord, mais la polaire se cache encore …

Le Sud

Toujours au sud. Le vent, les orages, le courant, aucune force ne nous pousse depuis hier à franchir cette limite. A deux reprises dans les dernières 24 heures, demi tour : route au sud. Comme pour ne pas penser à ce passage qui nous éloigne de notre voyage. Comme pour bien en prendre conscience. Même si la Thaïlande nous a poussé à 8°Nord, c’est bien vite que nous avons repris la route du sud.

A Jacaré, tous ceux qui étaient allés dans le Pacifique étaient unanimes : ne jamais le quitter !

Route vers l’équateur

Donc voilà, quelques milles nous séparent de cette ligne invisible mais bien réelle, celle où l’on tourne le plus vite, où tout s’inverse, où le ciel dévoile des astres et constellations dans l’autre sens, montrant qu’il n’y a ni haut ni bas immuables, où tous les temps se mêlent et se des accordent. Onde tropicale, déluges passagers, saute de vent, couleurs électriques, blanches, des nuages hallucinants, nous sommes un jouet de ces éléments jusqu’à ce qu’un souffle nous fasse reprendre notre chemin et passer cette ligne. Pinacolada fabriquée avec deux ananas et deux noix de coco et du bon rhum, quelques bulles achetées au Brésil en provenance d’Europe, du guacamole sur toast, ainsi sera notre dernier hommage à cette ligne, à la mer, à cette nature, à toutes ces forces nucléaires,
électromagnétiques, gravitationnelles dont nous sommes. Ainsi va la vie. Demain, le nord, une autre histoire, plus de terre que de mer. Équateur, juste là, bientôt. Snif !

par 00°10.64 S 031° 03.50 W

Claire et Yves.

J1 J2 J3

J1 165 milles en 24 heures
J2 140 milles en 24 heures
J3 083 milles en 24 heures

J1 rangements séchage
J2 slalom entre les grains
J3 calmes,vents tournants

J1 vu un gros bazard dans le bateau
J2 vu arc en ciel blanc entier à 3 heures du matin
J3 vu un gros thon sauter à côté de nous à deux reprises

J1 mangé les belles et bonnes crèmes de Josiane
J2 mangé beaucoup d’avocats
J3 mangé un grand jus d’ananas, fruits de la passion, carottes, betteraves, gingembre

Départ de Jacaré Brésil

Un départ précipité de Jacaré car le courant de marée est très fort là bas si on ne part pas à temps. Au revoir chaleureux mais même pas d’embrassades, la passerelle est déja levée, les amarres arrières enlevées, c’est le bazard sur le pont, je rentre ce que peux en vrac à l’intérieur, tout est mouillé … on verra après. Hésitations pourtant car les conditions météo sont les pires que nous ayons vu depuis notre arrivée. Il s’agit de l’étendu des calmes, le « Pot au noir », zone autrefois maudites pour les grands voiliers qui restaient des jours encalminés avec toutes les conséquences. Chez les anglais, ce sont les « horses latitudes » car ils jetaient les chevaux à la mer pour garder l’eau à boire pour les marins. Donc, fait original, nous partons sans cap précis car nous ne savons pas encore où nous allons en destination finale ni surtout où passer au mieux cette bande de calmes redoutée et qui va loin d’est en ouest. Nous avons pensé mouiller à Fernanho de Norohna et attendre l’évolution de la météo. Mais il faisait nuit, avec de forts grains…. Nous sommes dans le laisser faire, nous attachant à avoir l’allure la plus confortable pour le bateau et nous. Notre petite vie à deux s’organise fort bien. Nous préservons notre énergie en jouant plus sur le cap que sur les voiles, moins fatiguant… un grain ? on abat et voilà ! Nous avons tout le temps devant nous. Tous les caps nous vont, nous n’en avons aucun précis. Original !